Mittwoch, 11. November 2015

Une Suisse qui s’invente en puisant chez ses voisins

Article paru dans Le Temps du 6 novembre 2015, « Perspective », p. 14.
Claire Jaquier, Professeure à l’Université de Neuchâtel et Présidente de la Société suisse pour l’étude du 18e siècle

Schweizerisch, suisse, helvète, helvétique, helvétien : le mot est partout dans les titres de recueils de poèmes, de traités ou de journaux publiés en Suisse au 18e siècle. En revanche, le mot helvétisme ne fait pas partie du vocabulaire du siècle des Lumières, pour la bonne raison que le concept naît au début du 20e  siècle, à l’initiative de l’historien fribourgeois Gonzague de Reynold, qui désigne par ce terme l’émergence de la conscience nationale dans la Suisse d’Ancien Régime. Teinté des valeurs identitaires et patriotiques que lui insuffle son auteur, l’helvétisme projeté sur la Suisse des Lumières sert pendant l’entre‐ deux‐guerres une mouvance idéologique qui se caractérise par son antidémocratisme, son refus de l’étranger, son nationalisme défensif et sécuritaire.
La Société Helvétique fondée à Schinznach en 1761‐1762 n’a pas d’ambition proprement politique : ses membres – historiens, philosophes, poètes, savants– représentent les sciences humaines de l’époque. Ils délibèrent sur les moyens de faire progresser les Lumières, de susciter des réformes concrètes et de renforcer l’entente entre Confédérés. L’helvétisme du 18e siècle constitue un laboratoire où se forgent les traits de civilisation qui font l’unité du pays. Cette unité cependant tient moins à une identité forte qu’au rôle que les grandes puissances européennes assignent à la Suisse : afin qu’aucune d’elles ne prenne le contrôle des passages alpins, elles ont intérêt à préserver l’indépendance  de ce  espace de transit. La  Suisse intelligemment su profiter de cet équilibre des forces, comme le montre André Holenstein dans son livre Mitten in Europa. Verflechtung und Abgrenzung in der Schweizer Geschichte (voir Le Temps, 7 février 2015), rappelant que notre pays est la seule petite république qui survive, en Europe, aux guerres napoléoniennes. Ces circonstances géopolitiques ne font pas tout, et des œuvres au succès européen confortent et légitiment l’idée d’unité et d’indépendance nationales : les Lettres sur les Français et les Anglais de Béat de Muralt, Les Alpes d’Albert de Haller, les Idylles de Salomon Gessner, La Nouvelle Héloïse de Rousseau. Consacrées par l’histoire littéraire, ces œuvres offrent les briques du grand récit national: la simplicité rustique, l’économie pastorale, les vertus républicaines – modération et travail –, la robustesse de l’homo alpinus et son refus du luxe sont autant de caractères d’une identité pensée en termes de démarcation et de différence.

La recherche dix‐huitiémiste, depuis une vingtaine d’années, porte son attention au‐ delà de ces œuvres‐phares : des sources nouvelles montrent que le récit identitaire de la Suisse s’est souvent écrit dans l’intertexte de la culture européenne, par entrelacement d’emprunts,  par  appropriation  de  modèles  ou  d’images  issus  des  cultures  étrangères voisines. Le processus dialectique qu’André Holenstein décrit en termes d’interactions et de démarcation, Timothée Léchot – dans un livre à paraître à la Librairie Droz, Ayons aussi une poésie nationale, consacré à l’émergence de la poésie suisse en langue française entre 1730 et 1830 – l’éclaire en soulignant l’attraction qu’exercent les grands centres culturels européens,  contrebalancée  par  un  ralliement  autour  des  valeurs  locales.  Le  Genevois François Vernes, par exemple, joue habilement de cette double tension dans La Franciade (1789), poème épique en prose qui invente une France de fiction dont la région lémanique est le centre. La recherche récente remarque par ailleurs la lucidité de certains auteurs, observant avec humour ou ironie la situation de cette Suisse qui se forge une conscience de soi en bricolant matériaux indigènes, stéréotypes à la mode et projections issues de l’étranger. Conscient de la domination des auteurs étrangers et de sa position périphérique, l’homme de lettres bernois et francophone Samuel Henzi use ainsi de la satire et de l’auto‐ dérision pour brosser le portrait du poète suisse aspirant sans espoir, au pays des sapins, à être couronné de lauriers.

Loin d’offrir un stock homogène de représentations identitaires fondatrices, ce qu’on nomme encore l’helvétisme du 18e  siècle se révèle être un processus dynamique et relationnel d’affirmation de soi : une culture savante et littéraire se développe en jouant sa partie dans la circulation européenne des livres, des traductions et des idées, tout en faisant valoir ses particularismes. C’est cette culture‐là des Lumières que la Société suisse pour l’étude du 18e  siècle promeut et soutient. Dans le cadre de la série de manifestations lancée par l’Académie suisse des sciences humaines et sociales sous le titre « La Suisse existe, la Suisse n’existe pas », elle propose le 11 novembre prochain à Berne une rencontre publique sur le thème suivant : « Inventer/découvrir la Suisse. L’helvétisme du 18e  siècle comme laboratoire de la
nation ».

 Coordonnées de la rencontre :
« Inventer/découvrir la Suisse. L’helvétisme du 18e siècle comme laboratoire de la nation ». Conférence d’André Holenstein, suivie d’une table ronde. Université de Berne, Hauptgebäude, Hochschulstr. 4, Kuppelsaal, 17 h. 30.

Liens:
Société suisse pour l’étude du 18e siècle
Manifestations de l’Académie suisse des sciences humaines autour du thème « La Suisse existe – La Suisse n’existe pas »
Livre d’André Holenstein «Mitten in Europa»
Livre de Christophe Büchi  «Mariage de raisons»

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